Morty Sorty : quand ranger des bocaux devient un petit casse-tête de sorcier
- Renaud Fleusus

- 11 août
- 5 min de lecture

Chez Schmidt Spiele, j'ai pris une habitude : me méfier de mes propres yeux. L'éditeur nous sert régulièrement des boîtes à l'esthétique discutable pour nos goûts francophones, qui cachent pourtant des jeux sérieusement ficelés. Les Charlatans de Belcastel, Les Tavernes de la Vallée Profonde, la liste est longue de ces titres qu'on aurait tort de juger sur leur couverture. Alors quand Morty Sorty: Magic Shop débarque, dernière nouveauté maison, familial de draft, de placement et d'organisation de tableau, et par-dessus le marché nommé au Spiel des Jahres 2026 (rien de moins que le plus prestigieux prix du milieu), je m'attendais à être cueilli une fois de plus. Verdict après mes parties : le jeu tourne, il est solide, efficace, il a tout ce qu'il faut pour plaire à des tables très différentes. Et pourtant, dans la gamme Schmidt, j'en préfère plusieurs autres.
Apprenti dans la boutique la plus célèbre du monde des sorciers, ton boulot n'a rien de glorieux : trier des bocaux d'ingrédients sur tes étagères pour marquer un maximum d'étoiles. Voilà le programme, et disons-le tout de suite, c'est un jeu d'optimisation propre et efficace, mais qui ne m'a pas fait tomber de ma chaise.
Durée : 30 min · Âge : 8+ · Joueurs : 2-4 · Éditeur : Schmidt Spiele (réf. 49468) · Distributeur : Pixie Games · Auteur : Markus Slawitscheck (Challengers!, Magic Keys) · Illustrateur : David Cochard · Sortie : 6 mars 2026 · Prix : environ 27 €
Une boutique de sorciers... vue à travers une vitrine bien terne
Le pitch est mignon comme tout : Morty Sorty, c'est le magasin légendaire des sorcières, mages et charlatans, et tu y débutes comme apprenti chargé du rangement. Sur le papier, l'univers a de quoi séduire, on imagine des rayonnages qui débordent de fioles douteuses et de chats magiques.
Sur la table, ça coince, et c'est là mon premier reproche : le design graphique du jeu ne me plaît pas du tout. La couverture fait très « jeu allemand à l'ancienne », les illustrations de David Cochard n'accrochent pas l'œil, et les bocaux virent au flashy sans jamais donner ce cachet magique promis par le thème. Je ne suis pas le seul à le noter : plusieurs testeurs concèdent que la couverture ne vend pas le jeu, tout en trouvant le matériel un peu plus réussi une fois installé (les plateaux individuels à tête d'animal ont leur petit charme, les chatons en bois sont agréables à manipuler). Honnêtement, ça ne suffit pas à me réconcilier avec l'ensemble. Pour un jeu qui promet une boutique de sorciers pleine de mystères, l'habillage reste une occasion manquée.
Comment ça se joue : de l'ordre croissant, encore de l'ordre croissant
Le principe tient dans une main. À chaque tour, le joueur actif pioche cinq bocaux dans le sac, et chacun à son tour en choisit un pour le poser sur son étagère personnelle (trois rangées). Trois contraintes seulement : la couleur du couvercle impose l'étagère (le noir reste en bas, l'argenté monte d'un cran, le doré va partout), les valeurs d'une même rangée doivent rester en ordre strictement croissant, et une fois posé, un bocal ne bouge plus. Toute la tension est là : placer sans te bloquer pour les tours suivants.
Le petit sel du jeu, ce sont les chaînes. Complète une colonne de trois ingrédients différents et tu débloques un bocal magique (couvercle étoilé) que tu poses où tu veux, ce qui peut compléter une nouvelle colonne, débloquer un nouveau bonus, et ainsi de suite (le genre de combo qui fait plaisir quand ça s'enchaîne). Ajoute à ça des jetons chaton en guise de joker (poser une valeur identique côte à côte, ou retourner un bocal pour changer son ingrédient), des badges d'objectifs communs, et des parchemins de score qui changent d'une partie à l'autre. Au décompte, tu grattes des étoiles via les couleurs, les rangées complètes, les objectifs, les étiquettes et tes chatons restants.
Si tu connais Harmonies, tu retrouveras cette même satisfaction familiale de la tuile bien placée sous contrainte, en plus épuré et sans la moindre once de méchanceté envers tes adversaires. C'est un solitaire de groupe, chacun optimise dans son coin. À noter que les parchemins recto-verso et les badges variables assurent une vraie rejouabilité, c'est le point sur lequel le jeu est le plus malin.
Le vrai match : Morty Sorty face à Ex Libris
Impossible pour moi de parler de Morty Sorty sans penser à Ex Libris, tant les deux jeux partagent la même obsession, ranger des étagères dans un univers magique. Et c'est justement la comparaison qui fait mal à Morty Sorty.
Chez Ex Libris, tu es bibliothécaire et tu bâtis la plus belle bibliothèque de la ville. Là où Morty Sorty se contente d'un ordre croissant et d'une couleur de couvercle, Ex Libris empile les critères : un inspecteur passe vérifier l'ordre alphabétique, la stabilité de tes rayonnages (gare aux étagères qui penchent), la variété, les ouvrages populaires, un objectif caché, et te sanctionne pour tes livres interdits. Ajoute un vrai placement d'ouvriers, un matériel bluffant avec ses centaines de titres uniques imprimés sur les tranches, et tu obtiens un jeu autrement plus riche, plus gourmand et plus charmeur.
Morty Sorty joue dans une catégorie plus légère, plus familiale, plus rapide, c'est vrai, et il faut lui reconnaître cette fluidité. Mais à choisir dans ce créneau du rangement malin, je prends Ex Libris sans hésiter : plus de profondeur, plus de gueule, plus d'envie d'y revenir. Morty Sorty fait le travail, Ex Libris me donne une raison de rester.
Ce qui fait mouche, ce qui coince
Soyons justes, le jeu a de vraies qualités et son accueil le confirme. La règle s'explique en deux minutes, les parties filent en une demi-heure, l'accessibilité 8+ est réelle, et les chaînes de bonus offrent ces petits moments d'optimisation gratifiants qui font le charme des jeux de placement. Les testeurs qui l'ont pratiqué en famille comme entre joueurs aguerris en ressortent souvent conquis, et sa rejouabilité est honnête. Sa nomination au Spiel des Jahres 2026 n'est donc pas volée sur le plan de l'exécution, et son auteur, Markus Slawitscheck, viserait là un triplé historique après Challengers! et Magic Keys.

Reste que Morty Sorty ne me surprend pas, et c'est mon vrai reproche : j'en attendais davantage. La mécanique de tri croissant est vue et revue, une seule voie de combo structure vraiment les tours, et une fois le principe compris, chaque partie ressemble beaucoup à la précédente. Ajoute une direction artistique que je n'aime pas, et il manque à ce jeu le déclic qui me le ferait ressortir spontanément de l'étagère. Il est bon, il est bien fait, mais il ne révolutionne rien. Là où d'autres y voient une jolie surprise, j'y vois surtout un familial très correct de plus.
Verdict
Morty Sorty est un jeu familial solide, fluide, sans faute majeure, qui remplira très bien une fin de soirée avec des joueurs occasionnels comme avec des enfants qui découvrent le placement et l'optimisation. La critique dans son ensemble l'apprécie, et je comprends pourquoi. Mais à titre personnel, j'en attendais mieux : il ne laisse pas de trace et son habillage me rebute. Si tu cherches ta dose de rangement en univers magique et que la profondeur ne te fait pas peur, tourne-toi vers Ex Libris, qui reste pour moi au-dessus. Si tu veux du léger, du rapide et du bien huilé pour jouer avec tout le monde, Morty Sorty fera le job, sans passion de ma part.




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