top of page

Bruxelles 1893 : j'ai promené une boîte de jeu dans la ville qu'elle raconte

Il y a quelque chose d'un peu absurde à traverser Bruxelles avec une boîte de jeu sous le bras et un appareil photo dans l'autre main. Je l'ai pourtant fait, un après-midi, pour cette chronique : Bruxelles 1893 posée devant le Palais de Justice, sur les marches du Mont des Arts, dans les Galeries Royales Saint-Hubert, à Sainte-Catherine, sous la verrière du Musée des Instruments de Musique, et enfin dans le hall de la Gare Centrale. Cette dernière photo est ma préférée, et pour une raison précise : la Gare Centrale est le dernier projet de Victor Horta. L'homme qui a inspiré le jeu a dessiné le bâtiment dans lequel j'ai posé la boîte. La boucle se referme toute seule.


Pour un 21 juillet, difficile de faire plus belge.


Alors autant le dire d'emblée : cette chronique porte sur la réédition Belle Époque sortie en 2023 chez Geek Attitude Games, pas sur le tirage d'origine de 2013. C'est celle que j'ai sur ma table, avec son extension déjà dans la boîte.


Éditeur : Geek Attitude Games (édition Belle Époque, 2023), Pearl Games (édition originale, 2013) · Auteur : Étienne Espreman · Illustrations : Amaury « Ammo » Dastarac (édition 2023), Alexandre Roche (édition 2013) · Joueurs : 2 à 5 · Durée : 1 à 2 h · Âge : 14 ans+ · Langue : boîte bilingue français / anglais · Prix : 59,95 € · Mécaniques : pose d'ouvriers, enchères cachées, majorités croisées, cartes de personnages, collection d'œuvres d'art, plateau modulaire



Un jeu né d'une obsession pour Horta

Le titre n'a rien d'arbitraire. En 1893, Victor Horta achève l'Hôtel Tassel, rue Paul-Émile Janson, à Ixelles. Les historiens de l'architecture en font la première synthèse mondiale de l'Art nouveau : la structure métallique assumée, la ligne en coup de fouet, le vitrail, la lumière qui descend jusqu'au cœur de la maison. Bruxelles devient pour vingt ans le laboratoire d'un mouvement qui va contaminer l'Europe entière.


Étienne Espreman, l'un des trois fondateurs de Geek Attitude Games, est un amoureux de cette période. Au point d'en faire le thème de son tout premier jeu publié. On sent, en jouant, que le thème n'a pas été plaqué sur une mécanique existante : tu incarnes un architecte de la Belle Époque, tu construis des édifices, tu produis des œuvres d'art, tu influences le marché, tu cultives tes relations mondaines. Ce sont exactement les leviers d'une carrière d'architecte à cette époque, où le talent ne suffisait pas et où le carnet d'adresses comptait autant que le crayon.


Le pari a payé au-delà du raisonnable pour un premier jeu. En 2014, Bruxelles 1893 décroche l'As d'Or dans la catégorie expert au Festival International des Jeux de Cannes. Et cette année-là, la Belgique fait un doublé : Concept, édité par le bruxellois Repos Production, remporte l'As d'Or Jeu de l'année. Les deux plus grosses récompenses du jeu francophone, la même année, sur deux boîtes belges. C'est le genre de statistique qu'on ressort volontiers un 21 juillet.



Glisser des francs belges sous les pieds de son ouvrier

À ton tour, tu places un de tes ouvriers sur le plateau d'actions pour déclencher l'action de la case : bâtir, sculpter, vendre, jouer de tes relations. Jusque-là, rien que du très classique. Sauf qu'en posant ton pion, tu glisses aussi discrètement des francs belges dessous. Cet argent n'achète pas l'action, tu l'obtiens de toute façon. Il alimente une enchère cachée qui se résout en fin de manche : dans chaque colonne, celui qui a le plus misé emporte la carte convoitée et son bonus.


Chaque placement pose donc deux questions au lieu d'une. Est-ce que je veux cette action maintenant, et est-ce que je veux assez cette carte pour y engloutir de l'argent que je ne reverrai pas ? Tu peux très bien remporter toutes les actions dont tu rêvais et te faire souffler chaque carte parce que tu as misé un franc de trop peu. Ou l'inverse, rafler les cartes et te retrouver sans un sou pour construire. À cela s'ajoutent des majorités croisées, plusieurs pistes qui te récompensent d'un côté en te fragilisant de l'autre, et un marché de l'art dont la valeur bouge selon ce que tout le monde y déverse.


C'est un jeu d'interlock, au sens le plus noble. Rien n'y est isolé : chaque sous que tu poses parle à trois systèmes à la fois. Si tu cherches un point de comparaison, pense à la densité d'un Troyes, sorti chez le même Pearl Games trois ans plus tôt, avec cette tricherie en plus que constitue l'enchère invisible sous le pion.


Ce que Belle Époque ajoute

Une histoire d'édition, d'abord. En 2023, Étienne Espreman rachète les droits de son propre jeu via Geek Attitude Games, la maison qu'il a cofondée. Un auteur qui reprend la main sur son premier titre dix ans après, ce n'est pas courant, et ça se sent dans le soin apporté à l'objet. Les illustrations ont été entièrement refaites : Amaury « Ammo » Dastarac reprend le travail d'Alexandre Roche et le rend plus lisible, plus contrasté. Gain réel sur un jeu où tu passes ton temps à comparer des colonnes du coin de l'œil.


L'extension intégrée apporte un nouveau matériau, deux nouveaux notables, et surtout une variante asymétrique : chaque joueur reçoit un plateau individuel différent et un pouvoir propre. C'est elle qui change le plus l'expérience. Sur un jeu d'optimisation aussi serré, l'asymétrie évite le syndrome de la ligne d'ouverture unique, cette impression que tout le monde joue la même partie avec des couleurs différentes. Compte une heure trente en vitesse de croisière, deux bonnes heures dès que quelqu'un découvre le jeu à la table. Et si tu joues avec des amis néerlandophones ou anglophones, sache que la boîte est bilingue.



Ce qui fait mouche, et le revers de la médaille

Ce qui fait mouche, c'est l'élégance de la trouvaille centrale. Beaucoup de jeux empilent les mécaniques ; celui-ci en fait dialoguer une poignée par un seul geste, poser un pion sur de l'argent. Treize ans après, l'idée n'a pas vieilli, et on la reconnaît chez des jeux plus récents qui s'en sont ouvertement inspirés.


Le revers, c'est l'entrée en matière. Le 14 ans et plus indiqué sur la boîte n'est pas décoratif. La première partie est exigeante : il y a beaucoup de pistes à surveiller, une iconographie dense, et le vrai déclic sur la valeur relative des cartes n'arrive honnêtement qu'à la deuxième ou troisième. Ce n'est pas un jeu qu'on sort à l'improviste en fin de soirée, et ce n'est pas non plus celui que je conseillerais pour initier quelqu'un à la pose d'ouvriers. Ajoutons que si tu possèdes déjà l'édition de 2013, la question du rachat est légitime, d'autant qu'on parle de 59,95 €. L'asymétrie et les nouvelles illustrations justifient l'investissement si tu le sors encore régulièrement, beaucoup moins s'il dort sur l'étagère.



Verdict

Bruxelles 1893 : Belle Époque est un jeu d'initiés qui mérite son As d'Or, et la réédition est la meilleure porte d'entrée qui soit. Il s'adresse à qui aime les Euro-games tendus où chaque décision coûte quelque chose, et qui accepte de payer une première partie en apprentissage avant d'en tirer le plaisir. Si tu cherches un jeu familial, passe ton chemin. Si tu cherches une heure et demie de dilemmes serrés dans un habillage magnifique, c'est une valeur sûre.


Et il reste ce supplément d'âme que je n'attendais pas. Je connaissais l'Art nouveau bruxellois comme tout le monde le connaît ici, en passant devant sans lever la tête. Après quelques parties, je regarde les façades autrement, et j'ai fini par traîner une boîte de jeu jusque dans le hall de Horta pour une photo. C'est peut-être ça, la vraie réussite d'Étienne Espreman : avoir fait un jeu qui donne envie de sortir de chez soi.

Bonne fête nationale.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Contact

Inspired Global Gaming

Rue George-dit-Marchal 29

1081 Koekelberg

Tel 0476 09 25 00

Email inspired.gaming@outlook.be

© 2024 by Inspired Global Consulting. Proudly created with Wix.com

bottom of page