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Essen 2026 : dix boîtes, neuf pays, et pas une seule américaine

il y a 21 heures
8 min de lecture

Déformation professionnelle : quand j'étale une sélection sur la table, je finis toujours par regarder d'où viennent les choses. Je prépare mes cours de géo et mes repérages de jeux au même endroit, ça déteint. Cette fois, en reprenant mon carnet à un mois du salon, j'ai vu apparaître autre chose qu'une liste de courses. Dix boîtes, neuf pays d'édition, et pas un seul éditeur américain. Ce n'est pas un parti pris de départ, c'est ce que le tri a donné.


Voici donc ma dernière fournée avant le salon, présentée comme un itinéraire : on part du grand nord, on descend l'Europe, on traverse l'Asie et on finit dans l'hémisphère sud. SPIEL Essen, du 22 au 25 octobre 2026, à la Messe Essen.Ensuite, place à la sélection consolidée du 5 octobre.


Norvège et Pologne : deux boîtes qui serrent les boulons

Chez Aporta Games, en Norvège, Buried Memories porte l'idée la plus culottée de tout mon carnet : la boîte du jeu est le site de fouille. Tu explores les couches empilées de civilisations oubliées, tu remontes des reliques, tu complètes vases et statues. À ton tour, tu révèles autant de tuiles que tu l'oses, sachant que deux créatures identiques arrêtent net ton tour et t'obligent à repartir les mains vides. Des enveloppes scellées se débloquent au fil des objectifs. De 1 à 6 joueurs, vingt à trente minutes, dès 8 ans, signé Kristian Amundsen Østby et son frère Aleksander. Østby, c'est Escape: The Curse of the Temple, Avenue et Deep Blue : le stop ou encore, il connaît. Le titre le plus immédiatement jouable en famille de ma liste.



Cap sur la Pologne, chez Portal Games, pour le seul jeu de cette sélection dont la sortie est calée pile sur le salon. Robo Run est un coopératif strictement pour deux, et sa règle centrale est brutale : vous n'avez pas le droit de vous parler. Toute la communication passe par un unique jeton BEEP, le reste se lit dans les cartes visibles et l'état du plateau. Deux robots défectueux, ou peut-être éveillés, s'échappent d'une usine dont la sécurité repère le moindre écart de comportement. Cinq campagnes de cinq scénarios plus un défi expert, quatre robots, des événements et un butin qui changent d'une partie à l'autre. Vingt-cinq minutes le scénario, deux heures et demie la campagne. Eryk Nowak à la conception, Ignacy Trzewiczek au développement, Pegasus Spiele en co-édition. Pas de VF annoncée, franchement dommage pour un jeu où l'on ne parle pas.


Italie et France : la carte d'identité ne dit pas tout

Crossing Heroes sort chez Cranio Creations, éditeur milanais bien installé, et il est écrit par deux Français, Johannes Goupy et Matthieu Verdier. Mythologie grecque, format sec : tu poses des cartes Épreuve sur une grille de trois sur trois avec ton héros au centre, puis tu disposes autour des cartes Compétence pour satisfaire chaque épreuve. Seules les épreuves complétées rapportent. Huit manches, trente minutes, de 2 à 5 joueurs dès 10 ans. Clin d'œil pour ceux qui suivent la série depuis juillet : Verdier signait déjà Minikin City, dont je te parlais dans ma toute première pioche. Chez Cranio également.



On reste en France et on change complètement d'échelle. Ashes & Amber est porté par une seule personne, David Falla de Acebo, auteur, illustrateur et éditeur de son propre jeu. Un jeu de civilisation en cartes sur cinq époques, de la préhistoire à l'ère moderne, une par manche, qui s'explique en un quart d'heure et se joue en quarante minutes par joueur. Une ville, chez lui, est une pile de cartes dont seule celle du dessus s'active : plus tu en fondes, plus tu actives, mais plus tu t'exposes, car une catastrophe frappe à la fin de chaque époque et réduit en cendres ce que tu n'as pas protégé. Tu gardes depuis le début une carte Ambre, symbole de la résilience de ton peuple, qui peut devenir ta principale source de points si elle traverse les cinq âges. Le mode solo mérite une ligne : pas d'automate à battre, tu vises quinze points en remplissant chaque Moment Décisif, et c'est le resserrement des contraintes qui fait la pression.


Et puis il y a le détail qui m'a fait lever un sourcil. La boîte contient un vrai jeton en céramique, tourné et cuit un par un à la main par deux artisanes, Ineta en Lituanie et Julie à Taïwan, chaque pièce sortant unique avec ses fêlures et ses irrégularités. Pour un jeu qui parle de terre, de feu et de ce qui survit aux catastrophes, l'objet dit le propos mieux que n'importe quelle page de règles. Le premier lot est parti immédiatement, ce qui explique en partie les 106 800 euros levés pour 8 500 demandés. Deux réserves quand même : la livraison est annoncée début 2027, le retrait sur place à Essen n'étant que le meilleur scénario si la production prend de l'avance, et la boîte reste en anglais, avec des règles et des aides de jeu numériques en français. À signaler, parce que le lecteur le verra sur BoardGameGeek : le jeu y est rangé parmi les titres à illustrations générées par IA. Son auteur, informaticien et fils de peintre, dit avoir tout produit lui-même avec des outils numériques, certains assistés par IA, puis retravaillés à la main.


Royaume-Uni et Russie : un nom qui revient, une boîte qui cherche sa porte

Chez Alley Cat Games, au Royaume-Uni, Foxglove Farm te fait fonder une ville de renards : tu bâtis, tu relies tes bâtiments par des sentiers, tu fais circuler les marchandises de ceux qui les produisent vers ceux qui les transforment en points. Suite de Timber Town, écrite par le duo japonais Aya et Shun Taguchi, de 1 à 4 joueurs en trente à soixante minutes. Et je te l'avais promis en août : Jorge Tabanera Redondo est de nouveau au générique, à l'illustration cette fois. Quatrième titre signé de sa main dans mes repérages de l'année, après Nakasendo, Camboya et Níjar. Une chose me chiffonne, l'âge conseillé annoncé à 14 ans, qui jure sérieusement avec le thème cosy et le dessin animalier. À vérifier sur place.



Direction la Russie pour Flipside, chez Hobby World. Une aventure coopérative narrative dans Mountween, un monde déformé par la force qui donne son nom au jeu : créatures étranges, humour noir, décisions qui pèsent. Carte modulaire révélée par tuiles, combat mêlant dés et cartes, personnages qui montent en compétences, fins multiples, de 1 à 4 joueurs pour une à deux heures. Le jeu existe chez lui depuis 2025, avec deux extensions, et son éditeur cherche aujourd'hui à placer ses éditions étrangères. En toute transparence : je n'ai aucune confirmation de sa présence à Essen. C'est une piste, pas un rendez-vous.


Japon, deux fois plutôt qu'une

Le Japon est le seul pays à passer deux fois, pour deux raisons très différentes. D'abord Elementica, chez 14games, dont c'est la toute première venue à Essen. Un jeu de forges de mana où tu produis de l'énergie à partir d'éléments compatibles avec tes bâtiments, où tu étends tes bases pour gagner des jetons de conception, et où ces jetons commandent tes actions: tout tient dans l'arbitrage entre produire et se donner les moyens d'agir. De 1 à 4 joueurs, une heure à une heure quarante, dès 12 ans, boîte bilingue japonais et anglais. C'est en réalité la refonte de Millienea, paru en 2024, reprise par Akashi. Le titre le moins documenté de ma liste, mais la première sortie internationale d'un éditeur, ça se salue.



Ensuite Jisogi: Anime Studio Tycoon, d'Esper Games, studio installé à Koenji, en plein Tokyo, fondé par le Brésilien Rodrigo Esper. Tu y diriges un studio d'animation, du côté des gens qui triment et de l'économie qui les broie : tu places ton personnel selon son type, tu produis un anime original en trois morceaux de scénario, cadre, intrigue et retournement, et tu tiens ta trésorerie entre marché, revenus et emprunts. De 1 à 4 joueurs, une à deux heures, dès 12 ans. Deux choses le rendent incontournable ici. La version française est acquise chez Don't Panic Games, ce qui n'est pas rien dans une sélection où presque tout sort en anglais seul. Et Thomas Romain figure au générique des illustrations, l'animateur français installé au Japon à qui l'on doit son travail sur Space Dandy et Basquash. Une réédition 1.5 vient par ailleurs de clarifier les règles, refaire l'iconographie et baisser le prix.


Corée du Sud et Australie : la dernière ligne droite

Blood Hunt est le titre que je t'avais promis en août, et il tient mieux ses promesses que je ne l'imaginais. Édité par le coréen Mandoo Games, ce spin-off de Dracula vs Van Helsing est écrit par Maxime Rambourg et Théo Rivière, et illustré par Weberson Santiago, le même que sur Drops of Evil dont je te parlais dans ma fournée de J-2 mois. Tu incarnes un vampire qui attend la nuit dans une petite ville tranquille pour dévorer les âmes esseulées, sauf que tu n'es pas le seul à chasser. À ton tour, tu pioches la carte du dessus, tu la regardes en secret, puis tu la ranges dans ton présentoir en défaussant une autre, ou tu la jettes directement, et tu appliques son effet. Fin de partie dès que quelqu'un réunit les jetons Citoyen nécessaires, ou au bout de trois manches. De 2 à 4 joueurs en trente minutes, dès 10 ans.



Dernière escale en Australie avec Skyward Republic, chez Good Games Publishing. On retrouve la cité volante de Skyward, quatre ans plus tard dans la fiction : la ville est devenue une république et ses quatre factions bâtissent un quartier neuf pour exposer leurs réussites. Tu draftes des cartes dans une pile qui grossit, tu relies cartes, dirigeables et créatures à plumes, et tu arbitres avec un partage équitable, du type je coupe et tu choisis, qui le distingue nettement du reste de la liste. Brendan Evans à la conception, Steven Preston à l'illustration, de 2 à 4 joueurs, trente à soixante-quinze minutes, dès 14 ans. Particularité : il est sorti le 19 août. Ce n'est donc pas une nouveauté de salon, c'est une boîte que tu pourras prendre en main et emporter tout de suite.


Ce que cette carte raconte

Deux choses me frappent en regardant l'itinéraire complet. D'abord l'écart de moyens. Entre Cranio ou Portal, qui déploient de gros stands, et David Falla de Acebo qui a tout fait seul, il y a un monde. Ce monde ne se voit pourtant pas sur la table, et c'est précisément ce que j'aime dans ce salon : une fois la boîte ouverte, un jeu vaut par son idée, pas par la taille de la maison qui l'imprime. Buried Memories tient dans le même format qu'un titre à gros budget, et son idée est plus culottée que la plupart.


Ensuite, le passeport de la boîte ne dit presque jamais celui des gens qui l'ont faite. Un éditeur britannique publie un duo japonais illustré par un Espagnol. Un éditeur coréen publie deux Français illustrés par un Brésilien. Un studio de Tokyo fondé par un Brésilien fait dessiner un Français. Mon tour du monde en neuf pays est bien plus mélangé que ça, et cette circulation est sans doute ce qu'Essen fabrique de plus intéressant, année après année.


Ce que je garde pour le 5 octobre

Je t'avais annoncé trois titres en août, il en reste deux au carnet. Fragments: Fungataï attendra, pour une raison assumée : je ne recevrai Solara qu'après le festival, et il serait malhonnête de te parler d'une campagne de sept heures sans avoir joué sa boîte d'introduction. Kano, où des peintres rivalisent pour composer un rouleau japonais, mérite mieux qu'un paragraphe expédié. Les deux seront dans la sélection consolidée du 5 octobre.


Verdict (provisoire une dernière fois)

Si tu me forces la main, mes trois plus grosses envies sont Robo Run, parce que l'interdiction de parler est la contrainte la plus radicale que j'aie lue cette année et parce que c'est le seul de la liste à naître vraiment au salon, Buried Memories, pour sa boîte-site de fouille et la signature Østby, et Jisogi, pour sa VF et pour le plaisir un peu chauvin de voir Thomas Romain au générique.


Je garde trois réserves nettes. Flipside n'a aucune présence confirmée à Essen, Ashes & Amber ne sera livré qu'en 2027, et surtout la grande majorité de ces boîtes sortira sans version française. Neuf pays représentés, et le français reste un privilège rare : c'est la conclusion la moins réjouissante de ce tour du monde.


Rendez-vous le 5 octobre pour la sélection complète, celle d'avant les valises. D'ici là, dis-moi en commentaire quelle escale t'a donné envie de faire le détour.


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