Odysseus : parti pour un naufrage, rentré à Ithaque convaincu

On m'avait prévenu. Plusieurs voix, au détour de tables et de conversations, m'avaient glissé que ce serait raté, poli mais creux, un habillage mythologique posé sur pas grand-chose. J'ai donc ouvert la boîte en traînant les pieds, à peu près certain de venir confirmer le verdict. Quelques parties plus tard, dont une bonne poignée en solo, je fais mon mea culpa : je suis parti négatif, je ressors convaincu. À condition de savoir à qui on l'adresse.
Durée : 25 min · Âge : 8+ · Joueurs : 1 à 5 · Éditeur : Gigamic · Auteurs : Johannes Goupy et Matthieu Verdier · Illustrateur : Régis Torres
La Méditerranée en vingt-cinq minutes
Le pitch se raconte en une phrase : tu ramènes Ulysse à Ithaque, et la mer met tout en œuvre pour t'en empêcher. Sirènes, cyclope, dieux d'humeur changeante, chaque partie rejoue les grandes stations de l'Odyssée sous la protection intermittente d'Athéna. Régis Torres signe une direction artistique lisible et chaleureuse, jamais surchargée, qui plante le décor sans que tu aies besoin d'un dictionnaire de mythologie posé à côté du plateau. À l'ouverture, ça sent le petit jeu propre et bien rangé, pas la grosse machine à épopée. C'est exactement ce qu'il est, et c'est là toute son honnêteté.
Comment on y joue
Le cœur du jeu, c'est de la collection de tuiles, et c'est fait avec goût. À ton tour, tu prends une tuile à l'une des deux extrémités du bateau. En la retirant, tu dévoiles les tuiles cachées au centre, et cette curiosité te rapporte des jetons chouette. Tu poses ensuite tes tuiles pour bâtir des pistes de quatre couleurs, et le sel du truc est là : poser une tuile déclenche un pouvoir qui fait avancer une autre couleur. Bien enchaîné, ton tour part en petite réaction en cascade (le moment où tout s'emboîte procure ce plaisir discret mais réel des bons jeux de moteur).
Les chouettes, elles, sont ta monnaie de souplesse. Elles t'ouvrent des choix de pistes que tu n'aurais pas eus, ou t'achètent des objectifs pour la fin de partie. Si tu as déjà tourné autour d'Akropolis ou des Jardins Suspendus, tu es en terrain connu : même écurie Gigamic, même sensation de collection nette où chaque tuile compte. Et pour les soirs sans partenaire, un Automa gère le solo et fait monter l'adversité crescendo, ce qui n'est pas un simple ajout de façade : il tient la route.
Ce qui fait mouche, ce qui coince
Ce qui fait mouche, d'abord. Le jeu est épuré au bon sens du terme, rien de superflu, les règles s'attrapent en une explication et les décisions restent tendues d'un bout à l'autre. Le format court en fait une redoutable machine à enchaîner les parties, et le moteur de pouvoirs, sans rien réinventer, procure une vraie satisfaction. Les deux tests que j'ai croisés lui collent un « coup de cœur » franc, et après mes propres parties je comprends pourquoi.
Ce qui coince, ensuite, et c'est honnête de le dire : Odysseus n'invente rien mécaniquement. La collection avec pouvoirs en cascade, tu l'as déjà rencontrée, et le joueur expert qui cherche de la profondeur touchera vite le plafond. Le thème, aussi lisible soit-il, reste un habillage élégant plus qu'une vraie narration : ne t'attends pas à vivre l'Odyssée, tu la traverses en carte postale. Ce ne sont pas des défauts, ce sont des bornes. Tout dépend de qui s'assoit à la table.
Verdict

Voilà un jeu que j'aurais eu tort d'enterrer sur la foi de la rumeur. Odysseus n'est pas un grand jeu de connaisseur et il ne prétend pas l'être. C'est un familial bien construit, calibré au millimètre pour ce qu'il vise : une famille un mardi soir, une ludothèque publique qui cherche du solide et du rapide, ou une table d'initiation où l'on veut faire goûter la collection et les moteurs de pouvoirs avant d'attaquer des jeux plus lourds. Pour ce public, c'est un oui franc. Pour le joueur expert en quête de vertige stratégique, c'est un passage, pas une destination. Sache où tu ranges ta boîte, et tu ne seras pas déçu du voyage.





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