Wondrous Creatures : dix-huit mois sous blister, et un seul regret
- Renaud Fleusus

- il y a 3 jours
- 4 min de lecture

Je vais commencer par une confession : ce jeu, je me le suis offert pour mon anniversaire, en janvier 2025. En version originale, s'il vous plaît, parce que je n'avais pas la patience d'attendre la VF. Et puis il est resté là. Sur l'étagère. Bien en vue, presque narquois, pendant que je déballais consciencieusement les jeux reçus pour les chroniques et que je repoussais celui-là, encore, toujours, « la prochaine fois ». On est en août 2026. Dix-huit mois plus tard, j'ai enfin ouvert la boîte, un soir, avec Ariane.
Et ma première pensée en rangeant les meeples magnétiques, ça a été : mais quel idiot d'avoir attendu si longtemps.
Voilà. Le ton est donné. Cette review, c'est autant celle d'un très bon jeu que celle d'une leçon d'humilité pour le chroniqueur que je suis.
Durée : 60-90 min · Âge : 14+ · Joueurs : 1 à 4 · Éditeur : Bad Comet (VO), Super Meeple (VF) · Auteur : Yeom Cheol-Woong · Illustratrice : Sophia Kang · Mécaniques : placement d'ouvriers, construction de moteur, collection, course aux objectifs
Un bestiaire qui donne envie de tout attraper
La première chose qui te saute au visage quand tu ouvres la boîte, c'est la direction artistique. Wondrous Creatures, c'est un univers de créatures fantastiques, et Sophia Kang leur a donné une identité folle : chaque bestiole, ailée, aquatique ou terrestre, a sa bouille, sa couleur, sa présence. On pense forcément à un certain jeu de collection de monstres de poche (tu vois lequel), sauf qu'ici on ne se bat pas, on peuple une île mystérieuse et on la fait vivre.
Et il y a ce détail qui fait mouche : les explorateurs sont des meeples aimantés qui viennent se clipser sur des montures. Tu ne poses pas un pion, tu envoies un personnage chevaucher une créature. C'est gadget, oui, mais c'est le genre de gadget qui te met dans le thème dès le premier tour. Seul bémol matériel, et il est réel : le jeu mange de la table. Prévois de la place, beaucoup de place, entre le grand plateau, les plateaux individuels et les piles de cartes qui s'étalent.
Comment on y joue
Le cœur du jeu tient dans une idée simple et maligne. À ton tour, tu ne fais qu'une seule action parmi quatre. Une seule. C'est ce qui rend les tours nerveux et évite les temps morts.
Tu peux placer ton duo explorateur-monture sur deux hexagones adjacents du plateau, ce qui te rapporte les œufs présents et les ressources ou cartes autour de ta position. Tu peux jouer une ou deux cartes créature de ta main en payant leur coût, pour les installer dans ta réserve et bâtir petit à petit ton moteur. Tu peux accomplir un objectif public pour rafler un trophée, sachant que ces trophées sont en nombre limité et que leur épuisement déclenche la fin de partie. Ou tu peux te reposer, c'est-à-dire récupérer tous tes explorateurs et réactiver les pouvoirs de recharge de tes cartes.
Ce qui donne du sel à tout ça, c'est le marché de cartes. Il bouge vite, très vite, et il se fait régulièrement balayer. Impossible de planifier ta partie sur dix coups d'avance : tu dois saisir la bonne carte au bon moment, avant qu'un adversaire ne te la souffle ou qu'elle ne disparaisse. Le jeu se tient donc pile entre la tactique et la stratégie, dans cet équilibre où tu gardes un cap mais où tu restes opportuniste. Si tu as déjà goûté à Wingspan ou Everdell, tu retrouveras cette satisfaction de voir ton moteur se mettre en route, mais avec une tension de marché en plus.
Le crescendo, ou pourquoi on ne décroche jamais
Voilà ce qui m'a le plus séduit, et je pèse mes mots. Wondrous Creatures a un rythme. Un vrai. Le début est calme, presque sage : tu poses tes premières créatures, tu ramasses tes premières ressources, tu tâtes le terrain. Puis, quelque part au milieu de la partie, la machine s'emballe. Tes cartes commencent à se répondre, une réduction de coût ici débloque une pioche là, qui te fait compléter un objectif ailleurs, et tu enchaînes. L'accélération est réelle, et elle est jubilatoire.
Le plus fort, c'est que malgré cette richesse, je n'ai jamais eu ce moment de flottement où tu regardes le plateau sans savoir quoi faire. Jamais. L'iconographie est limpide, les choix sont lisibles même quand ils sont difficiles, et tu as en permanence ce sentiment gratifiant d'en faire beaucoup d'un coup. C'est rare, un jeu de cette profondeur qui reste aussi clair de bout en bout. Chapeau.
Ce qui coince, un peu
Soyons honnêtes, parce qu'un enthousiasme sans nuance ne vaut rien. Le principal reproche que je fais au jeu, et que d'autres chroniqueurs partagent, c'est que la fin de partie peut traîner. Comme le compte à rebours dépend de l'accomplissement des objectifs, si personne autour de la table ne pousse pour les valider, ça s'étire. La tension retombe, et on grappille des points en attendant que ça se termine. Ce n'est pas rédhibitoire, mais ça dépend beaucoup de la mentalité de ta tablée.

L'interaction, ensuite, est de celles qui divisent. On ne s'attaque pas, on se gêne : on se bloque des emplacements, on se pique des cartes convoitées, on se double sur un objectif. Si tu cherches de la confrontation frontale, tu resteras sur ta faim. Moi, ça me va très bien, mais autant le dire clairement.
Verdict
Une vraie surprise, ou plutôt une gifle méritée pour avoir attendu si longtemps. Wondrous Creatures est un excellent euro de poids moyen, superbe, fluide, avec cette montée en puissance qui te tient jusqu'au bout. Il vise les joueurs qui ont déjà une ou deux parties de jeux modernes derrière eux, pas les grands débutants complets, mais il reste étonnamment accessible pour sa profondeur.
Sur le nombre de joueurs, mon expérience et celle de la communauté se rejoignent avec une petite variante. À deux, avec Ariane, ça fonctionne vraiment bien, contrairement à ce que j'ai pu lire ailleurs. À trois, c'est encore meilleur, le plateau est tendu comme il faut et la course aux objectifs prend tout son sens. À quatre en revanche, ça s'alourdit et la partie s'étire. Mon conseil : sors-le à deux ou trois, et savoure.
Bref, si tu aimes collectionner de jolies bestioles, optimiser un placement de pion et sentir ton moteur monter en régime, ne fais pas comme moi. Ne le laisse pas dormir dix-huit mois.




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