Amanite : trop joli pour être vraiment méchant
- Renaud Fleusus

- il y a 13 heures
- 4 min de lecture

J'ai ramené Amanite d'Essen 2025, dans la pile des boîtes qu'on rapporte « pour voir », sans trop savoir ce qu'on en fera. C'est finalement chez mes voisins qu'il a trouvé sa table. Eux jouent un peu, sans être des mordus, et Alix va cueillir pour de vrai ses champignons dans les bois. Elle a adhéré au thème avant même qu'on ouvre la règle : les planches de Roxane Campoy, peintes à la gouache, lui parlaient directement de ses balades en forêt. Ce coup de foudre visuel, je l'ai partagé sur le moment. C'est d'ailleurs là mon reproche principal à Amanite : il m'a plus séduit posé sur la table qu'une fois la partie vraiment lancée.
Éditeur : Spiral Editions · Distributeur : Blackrock Games · Auteur : Thanos Vasof · Illustratrice : Roxane Campoy · Joueurs : 2 à 4 · Durée : 30 min · Âge : 10+ · Sortie : automne 2025
Une forêt peinte à la gouache
Il faut commencer par ce qui saute aux yeux, parce que c'est le vrai argument du jeu. Spiral Editions, la maison toulousaine qui a signé District Noir, Boréal puis Présages, a bâti sa réputation sur des objets soignés, et Amanite ne déroge pas. Les illustrations de Roxane Campoy sont entièrement réalisées à la gouache, et ça se sent : on a le grain du papier, l'épaisseur du trait, des champignons qui ont une présence de planche de naturaliste plutôt que d'icône de jeu. À l'heure où beaucoup de boîtes se ressemblent, celle-ci a une vraie identité.
Le thème suit le même chemin. La cueillette de champignons, sur le papier, ça peut sembler tiède, presque suranné. En pratique, c'est chaleureux et un brin gourmand, et ça installe une ambiance de sous-bois qui a fait mouche autour de la table. Chez mes voisins, la boîte a lancé la conversation avant la première pioche, ce qui est déjà un service rendu. Le seul bémol matériel, et il revient chez tout le monde, c'est le format : la boîte est bien trop grande pour ce qu'elle contient. Les maniaques de l'étagère grinceront des dents.
Partager pour mieux piéger
Sous cette douceur visuelle, Amanite marie trois idées : de la pose d'ouvriers, une bonne dose de déduction, et le fameux « je coupe, tu choisis ». Une partie tient en trois manches. À chaque tour, tu poses un de tes ouvriers sur une tuile forêt. Si tu arrives seul sur la tuile, tu te sers tranquillement. Si tu rejoins un adversaire déjà installé, c'est là que ça devient intéressant : tu répartis les champignons en deux lots, et c'est l'autre qui choisit son tas en premier. Tu partages, il choisit. Tout le sel est dans la manière de découper pour pousser l'adversaire vers le tas que tu veux lui laisser.
Cette tension du partage, tu la connais si tu as pratiqué le « cut and choose » d'un Hanamikoji : offrir sans donner, tenter sans se sacrifier. Amanite y ajoute sa couche de déduction. En début de partie, tu connais la valeur de trois champignons, mais pas lequel correspond à quoi ; tu récupères des indices en cours de route, et surtout tu lis les gestes des autres pour reconstituer ce qu'ils savent. L'expérience frôle par moments le petit jeu d'espionnage : chacun avance masqué et essaie de déduire de l'attitude adverse ce qui a de la valeur et ce qui n'en a pas. Le décompte final, lui, reste très simple, et c'est une qualité : le jeu file sans temps mort vers un compte de points net.
Il faut le dire, la première partie déroute. On patauge un peu jusqu'au décompte, le temps de comprendre où se cache réellement la décision. Ce n'est pas de la difficulté, c'est de la non-évidence : rien n'est spontané, et c'est voulu.
Ce qui coince
C'est aussi là que le bât blesse pour un public un peu joueur. Le mode de base est trop tendre. L'éditeur me l'a dit sans détour à Essen : pour des habitués, il faut passer aux modes avancés pour que le jeu montre les dents. Amanite embarque d'ailleurs plusieurs variantes, dont une nettement plus mordante où les champignons toxiques peuvent purement et simplement t'éliminer si tu accumules plus de poisons que d'antidotes. Sur le papier, la profondeur est là. En pratique, ça veut dire que la boîte demande qu'on aille la chercher, et qu'en configuration familiale on reste sur un jeu agréable mais sans grand relief.
Et c'est mon verdict à chaud, après plusieurs parties : sympathique, bien fichu, mais je n'ai pas été emballé. On y joue de bon cœur, on ne se précipite pas pour relancer. Dans ma ludothèque, il y a beaucoup de boîtes que je sortirai avant celle-ci. Ça n'enlève rien à ses qualités d'objet ni à son intelligence discrète, mais l'envie de rejeu, chez moi, n'a pas pris.
Verdict

Amanite est un joli jeu, malin sans en avoir l'air, porté par une direction artistique qui mérite à elle seule le coup d'œil. Il vise juste pour une table familiale ou pour des joueurs occasionnels qui aiment une belle mise en scène et une règle courte. Pour qui cherche un casse-tête qui se renouvelle soir après soir, il faudra viser les modes avancés, et même là, je ne suis pas certain qu'il s'installe durablement.
Je le vois surtout comme une boîte qu'on garde sous le coude pour son charme, celle qu'on ressort à l'automne, quand les champignons reviennent sur les étals et qu'une fricassée mijote à côté. Dans ce contexte-là, précis et un peu rituel, il fait exactement ce qu'on lui demande. Ni plus, ni moins.
Note : 6,5/10. Beau, honnête, bien construit, mais il ne m'a pas donné envie d'y revenir souvent.










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