The Dark Quarter : le jeu que je n'aime pas et que je n'arrête pas de ressortir
- Renaud Fleusus

- il y a 14 heures
- 4 min de lecture
Il est presque minuit, la boîte est refermée, et Ariane me pose la seule question qui compte après une soirée de jeu : « Tu as aimé ? » Et pour la première fois en des années de parties, je n'ai pas su répondre. « Je sais pas. » On venait de boucler le premier acte de The Dark Quarter, étalé sur plusieurs sessions, on avait passé un bon moment, et on était incapables de dire si on aimait ce jeu. Session après session, ce flottement n'a jamais disparu, et je crois que c'est justement de ça qu'il faut parler.
Petite transparence d'abord : ce jeu, je l'ai reçu de Lucky Duck Games. Autant dire que je partais conquis d'avance. J'adore ce que fait cet éditeur avec ses hybrides, la gamme d'enquête Chronicles of Crime et surtout Destinies, dont The Dark Quarter reprend l'ossature. J'étais donc emballé comme rarement à l'ouverture de la boîte. Ce qui rend mon désarroi actuel d'autant plus étrange à formuler.
Éditeurs : Van Ryder Games et Lucky Duck Games · Auteur : Evan Derrick (Detective: City of Angels) · Illustrateurs : Jarek Nocoń et Mateusz Komada · Joueurs : 1 à 4 · Durée : 120 min et plus par scénario · Âge : 18+ · Mécaniques : enquête coopérative narrative pilotée par application
Ce que tu fais, sans toujours savoir pourquoi
Tu incarnes un détective de la Beaumont Agency, dans une Nouvelle-Orléans de 1981 poisseuse et occulte, celle qui traite les affaires que la police préfère ignorer. C'est l'application qui mène la danse : elle raconte, gère les dialogues, la musique, les conséquences de tes choix. Tu te déplaces librement de lieu en lieu, tu fouilles, tu interroges, et quand une action demande de forcer le destin, tu lances des dés liés à tes compétences, avec des dés d'effort qui s'épuisent vite. Toutes les cartes objets portent un QR code que tu scannes pour voir ce qu'elles révèlent, un héritage direct de Chronicles of Crime. Et cette fois, contrairement à Destinies où tu changes d'avatar à chaque histoire, tu gardes le même enquêteur sur toute la campagne : il gagne de l'expérience entre les scénarios et s'étoffe au fil des affaires.
Sur le papier, c'est le cocktail parfait. Dans la première partie, pourtant, on a surtout eu le sentiment d'être jetés au milieu d'un truc qu'on ne maîtrisait pas, sans savoir ce qu'on faisait ni pourquoi. On tâtonne, on avance, et petit à petit l'histoire prend. Si ce sentiment de désorientation est un choix des auteurs, alors c'est réussi, on est bien largués dans une affaire qui nous dépasse. On aurait juste aimé être un peu plus encadrés au démarrage, ou disposer d'un court scénario d'introduction pour prendre nos marques avant d'être lâchés dans le grand bain. C'est là toute l'ambiguïté du jeu.
Ce qui happe
Pendant la partie, ça fonctionne. L'ambiance est superbe, l'écriture soignée, la Nouvelle-Orléans devient palpable, moite et inquiétante. On se prend au récit, on discute chaque piste avec Ariane, on veut savoir la suite. Le matériel est somptueux et l'appli fait bien son travail de conteur. Sur le moment, je suis dedans, complètement. Le problème, c'est ce qui se passe quand on referme la boîte.
Le revers : un objet qui ne sait pas ce qu'il est
Mon vrai souci, c'est le format. On a un plateau, mais il ne sert quasiment à rien. Pour zoomer sur un lieu, on doit sortir des cartes et les poser à côté, là où Destinies faisait vivre ses points d'intérêt directement sur le plateau qui se développait sous nos yeux. Résultat, le plateau devient décoratif. Et si tu retires ce plateau pour ne garder que l'appli et ses lieux, tu ne joues plus à un jeu de société, tu joues à un jeu vidéo.
C'est le nœud de ma perplexité. Ce qui nous accroche, c'est l'histoire. Mais alors, pourquoi en faire un jeu de plateau ? Un bon roman ferait peut-être mieux le travail, et un livre dont tu es le héros remplirait le contrat sans mobiliser ta table à manger. Car il faut la mobiliser, cette table, et longtemps : on ne sait jamais quand un chapitre se termine, ce qui rend une soirée impossible à calibrer. On a fini par tout mettre de côté en plein élan parce que c'était l'heure de manger, et forcément on jouait sur la table du repas.
Et puis il y a l'application, sur laquelle je dois pointer deux choses. On aurait d'abord apprécié une version lue de certains textes, parce que les passages sont parfois longs et que la lecture à voix haute finit par fatiguer. Mais le vrai gros, gros problème est ailleurs : l'appli semble pensée pour smartphone. Sur tablette, les textes s'affichent minuscules, ce qui plombe le confort et le plaisir en pleine partie, et rien dans les paramètres ne permet d'agrandir la police. À la maison on approche la quarantaine, alors franchement, un petit geste pour les vieux ne ferait pas de mal.
Dernier point qui nous a gênés, le vocabulaire. Le jeu est classé 18+ et l'assume, mais la crudité de certains passages nous a paru gratuite, plus posée là pour cocher la case « mature » que pour servir vraiment le récit. D'autres y verront de l'authenticité noire, nous y avons vu du remplissage.

Verdict : perplexe, et pourtant je relance
Voilà où j'en suis. À chaque partie, je suis happé. À chaque débrief, je me demande pourquoi j'y joue, parce que ce n'est pas tout à fait un jeu de plateau, pas vraiment un jeu vidéo, et pas non plus une simple histoire à trame unique. Un objet entre deux chaises, dont je n'arrive pas à trancher s'il est génial ou bancal. Et pourtant, je ressors la boîte, parce que je veux connaître la suite. C'est peut-être ça, au fond, la vraie réussite de The Dark Quarter : m'avoir rendu incapable de dire si je l'aime, tout en me donnant envie d'y retourner.
Pour qui est-ce fait, alors ? Pour toi si tu cherches d'abord une histoire immersive et que le support t'importe peu, si tu as des soirées entières devant toi et un partenaire de jeu fidèle prêt à finir la campagne. Passe ton chemin si tu veux un vrai jeu de plateau au sens tactile du terme, si un écran à table te rebute, ou si tu as besoin de savoir, à la fin d'une soirée, si tu t'es amusé.










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