Donjon & Procrastination : le JCC français qui invoque des monstres pour éviter la vaisselle
- Renaud Fleusus

- il y a 1 jour
- 4 min de lecture

J'ouvre le starter sans grande attente, comme on ouvre un énième jeu de cartes « fun et accessible ». Et puis une carte dorée glisse du paquet, et là, je m'arrête. Le trait est net, l'univers kawaii assumé, et surtout tout brille comme il faut. Dix minutes plus tard, la règle est lue, expliquée, et on a déjà lancé notre première partie sur un coin de table. C'est exactement ce que promettait la boîte, et c'est plus rare qu'on ne le croit.
Durée : ~20 min · Âge : tout public · Joueurs : 2 à 6 · Éditeur : Pomyad Éditions (auto-édition) · Distribution : en boutique depuis mai 2026 · Illustration : Pomyad · Game design : DiceClub
La Procra, ou la fantasy qui a la flemme
Le pitch tient en une phrase et te fait sourire tout de suite : ici, la magie ne sert pas à sauver le monde, elle sert à échapper aux corvées. Tu incarnes des enchanteurs qui s'affrontent dans une arène nommée la Procra, à coups de créatures invoquées plutôt que de coups de balai. L'esprit lorgne franchement du côté de Munchkin pour l'humour et le second degré, mais avec une direction artistique bien à lui.
Et c'est là que le jeu justifie son plus gros argument. Les cartes sont vraiment belles. Pomyad est illustrateur avant d'être éditeur, et ça se voit à chaque carte : palette lisible, personnages attachants, versions dorées qui donnent envie de tout collectionner (mon portefeuille a immédiatement compris le danger). On est loin du visuel générique qui sent le template, chaque série a son identité.
Comment on s'affronte
Le cœur du jeu est un pierre-papier-ciseaux déguisé, et je le dis comme un compliment. À ton tour, ton adversaire et toi révélez chacun un combattant en même temps. Trois familles se répondent, force, agilité et magie, et celle qui l'emporte double la valeur de ton combattant. Ensuite tu peux invoquer des cartes de soutien pour renforcer ta position, puis tu lances autant de dés que de cartes jouées : c'est la part d'artefacts, le petit grain de hasard qui vient s'ajouter à ta valeur finale.
Le plus haut total remporte le duel, empoche ses cartes en zone de score pendant que le perdant défausse les siennes, et on enchaîne jusqu'à ce qu'un deck soit épuisé. Celui qui a le plus gros score gagne. Voilà, tu sais jouer. Là où Magic te demande de digérer un pavé de règles avant la première partie, Donjon & Procrastination t'installe une tension de bluff et de lecture de l'adversaire en une manche d'échauffement. La construction de deck existe (autour de vingt cartes, plus de trois cents disponibles sur sept séries), mais elle reste légère et optionnelle : tu peux te contenter du starter et t'amuser tout de suite.
Ce qui fait mouche, et ce qui coince
Ce qui fait mouche, c'est l'accessibilité et le rythme. Un jeu qui s'explique en dix minutes, se joue en vingt, monte jusqu'à six joueurs et reste beau à regarder, ça se sortira facilement en fin de soirée ou pour initier des néophytes. L'humour tient la route, les parties sont nerveuses, et la variété des capacités entretient l'envie d'ouvrir « juste un booster de plus ».
Là où il faut être honnête, c'est le porte-monnaie. Un booster tourne autour de huit euros pour cinq cartes, et il faut le dire clairement : contrairement à Pokémon, Magic ou Lorcana, ce JCC n'a pas de valeur marchande sur un marché secondaire. Tu n'achètes pas un investissement que tu revendras, tu achètes des cartes pour jouer et pour le plaisir de collectionner. Il faut aussi accepter quelques capacités un peu floues, faute d'une FAQ étoffée, et une profondeur stratégique qui restera trop légère pour un joueur compétitif aguerri.
Sauf que le prix raconte une autre histoire quand tu regardes les coulisses. Le jeu est né en 2022 de la rencontre entre Pomyad, illustrateur, et DiceClub, game designer, croisés sur un salon parisien. Il est auto-édité depuis le premier jour. Soyons transparents, tout n'est pas fabriqué en France : pour garantir une qualité constante au lancement en boutique, l'impression des cartes est confiée à un imprimeur spécialisé, en Chine. Mais la création, les illustrations et l'assemblage restent maison.
Pendant des années, c'est la mère de Pomyad qui emballait les boosters à la main, et aujourd'hui encore les starters, les decks et les displays sont conditionnés à la main en Auvergne et en région parisienne. Ton billet ne finance pas la marge d'une multinationale du carton, il fait vivre un illustrateur et un tout petit studio français. Et détail que j'apprécie, le design est pensé pour la « redécouverte » des anciennes cartes plutôt que pour l'obsolescence permanente qui pousse à racheter sans fin. Ce n'est pas un hasard, c'est une position.
Verdict
Donjon & Procrastination n'est pas le JCC qui va remplacer ta soirée tournoi, et il ne prétend pas l'être. C'est un petit jeu d'affrontement français, rapide, drôle et superbement illustré, taillé pour les familles, les joueurs occasionnels et tous ceux qui veulent la sensation d'un jeu de cartes à collectionner sans le pavé de règles ni la pression du classement.

Achète-le en sachant ce que tu achètes : pas une valeur de revente, mais de belles cartes, de bonnes parties, et le soutien direct à un créateur indépendant qui emballe encore ses boîtes à la main. Pour ma part, c'est très exactement le genre de projet que j'ai envie de voir tourner sur ma table.




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