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Tolleno : de beaux canaux, une mécanique qui prend l'eau

Dernière mise à jour : 23 juil.



Je suis rentré d'Essen avec Tolleno sous le bras et une vraie curiosité. Le stand de Sit Down! m'avait accroché, le thème d'une cité latine bâtie sur l'eau me plaisait, et la boîte, une fois ouverte, tient toutes ses promesses côté matériel : tuiles épaisses et bien pelliculées, plateaux individuels à encoches, jolis pions en bois, un petit bateau à faire naviguer sur les canaux. Autant te le dire tout de suite pour qu'on soit clairs : ce n'est pas l'objet que je reproche à ce jeu. C'est ce qu'il te demande de faire avec. Après mes parties, le constat est net et je l'assume, à rebours de la presse qui l'a plutôt bien accueilli : je n'ai pas aimé Tolleno. Pas du tout.


Éditeur : Sit Down! (distribution FR Geronimo) · Auteur : Gilles Turbide · Illustrations : Anthony Moulins & Paolo Puggioni · Année : 2025 · Joueurs : 2 à 4 · Durée : 30 à 50 min · Âge : 8 ans+ (version famille) ou 10 ans+ (version classique)


Une cité de canaux qui donne envie

Sur le papier, l'idée est belle. On bâtit ensemble une ville lacustre, quelque chose qui lorgne franchement du côté de Venise, avec ses canaux, ses quais et ses fontaines. La direction artistique est cohérente, les tons pastel de la couverture se retrouvent sur le matériel, et à mesure que la ville s'étend sur la table, le tableau final a de l'allure. Il existe même deux versions dans la boîte, une famille dès 8 ans qui met de côté les objectifs, et une classique dès 10 ans avec les contrats. Sur ce terrain, rien à redire : Sit Down! sait faire de beaux jeux, inserts de rangement compris.

Mon problème n'est pas là. Il est dans le fait que tout ce joli monde repose sur une mécanique que j'ai trouvée aussi sèche que peu plaisante, et surtout largement déconnectée du thème qu'elle prétend servir.


Comment on y joue

À ton tour, tu poses une tuile Ville pour agrandir la cité. Contrainte de départ : la tuile doit prolonger au moins un canal, sans jamais créer de cul-de-sac. Tu poses ensuite un pion Étage sur un quai du canal que tu viens d'agrandir, puis tu réalises une troisième action, soit un second pion Étage, soit une tuile Contrat, mais sur un canal perpendiculaire à celui que tu viens de construire. Les contrats, eux, te rapportent des points selon la tuile sur laquelle tu les poses et son voisinage. À partir de ton sixième étage, un bateau entre en jeu et se déplace en ligne droite sur les canaux, bloquant les cases où il s'arrête pour embêter les adversaires. La partie s'arrête quand quelqu'un pose son dernier pion Étage.

Voilà pour la théorie. Elle se lit vite, elle se joue proprement, et c'est justement là que le piège se referme.


Là où ça coince

Le cœur du souci, c'est cette histoire de canal perpendiculaire. À chaque tour, tu dois raisonner en fonction de l'axe que tu viens de créer pour savoir où tu as le droit de poser ta seconde action. Sur le papier c'est malin, à la table c'est une prise de tête permanente, une gymnastique spatiale qui te sort du plaisir au lieu de t'y plonger. Pour moi, c'est l'inverse du ludique : je passe mon tour à calculer une contrainte plutôt qu'à savourer un choix.

Un exemple concret, tiré de mes premières parties. On passait plus de temps à débattre de la zone réellement accessible pour cette troisième action qu'à jouer tout court. « Est-ce que ce quai compte ? », « attends, il est perpendiculaire à quoi, celui-là ? ». On finissait par lâcher un « je ne sais pas, vas-y, de toute façon », tellement lassés de nous casser la tête sur « est-ce qu'on respecte bien la règle » qu'on avait presque cessé de vouloir la respecter. Quand une contrainte pousse les joueurs à renoncer à jouer correctement juste pour faire avancer la partie, ce n'est plus une règle qui stimule, c'est un péage qu'on paie à contrecœur.


Et le vrai problème, c'est qu'au bout de ces calculs, il ne se passe rien. Il n'y a pas de tension. On se perd dans l'optimisation, mais sans jamais ce petit frisson du coup qui fait basculer la partie. Le jeu se veut évolutif, ton plateau individuel se libère au fil des pions posés et t'ouvre des points de victoire et des bonus de scoring, sauf que dans mes parties, tout le monde enchaîne à peu près les mêmes actions et arrive à peu près au même résultat. La montée en puissance annoncée, je ne l'ai jamais sentie. Il n'y a même pas de vrai dilemme entre libérer un emplacement de son plateau et valider un contrat, alors que c'est censé être le sel du jeu. On empile les tours sans grand intérêt.

J'ajoute un reproche plus terre à terre, et sur ce point je ne suis pas seul : l'iconographie des contrats est obscure. En pleine partie, tu ne sais pas ce que rapporte ta tuile, et tu repars dans le livret vérifier un pictogramme. Rien ne tue davantage le rythme. J'ai joué à deux, la configuration où ce genre de jeu est censé être le plus fluide et le plus tendu, et déjà là c'était lourd et pas grisant pour un sou.


Ce qu'en dit la presse, et pourquoi je ne les rejoins pas

Par honnêteté, je te le dis : je rame à contre-courant. Undécent comme Les Meeples ont apprécié le jeu, saluant un « dilemme du choix » plaisant, un matériel de qualité et un rangement soigné. Je reconnais volontiers les deux derniers points, et je comprends qu'un joueur qui aime la pose de tuiles abstraite et opportuniste puisse y trouver son compte. Simplement, ce fameux dilemme, je ne l'ai jamais ressenti comme tel. Là où ces avis voient de l'adaptation constante, j'ai surtout vu de la contrainte sans récompense. Et je note au passage que même du côté des enthousiastes, deux bémols reviennent : l'iconographie qui oblige à rouvrir la règle, et une rejouabilité limitée, les parties se ressemblant. Ce sont exactement mes reproches, en plus polis.


Verdict

Tolleno est un bel objet posé sur une mécanique qui, à mes yeux, prend l'eau. Le matériel est réussi, le thème donne envie, mais l'expérience de jeu m'a laissé froid : de l'optimisation sèche, aucune tension, une contrainte de placement pénible et une iconographie qui casse le rythme. Je ne le recommande pas. Si tu es un adepte inconditionnel de pose de tuiles à sang-froid, tente une partie avant d'acheter, tu y verras peut-être ce que la presse y a vu. Pour ma part, ce fut une grosse déception, et une des rares boîtes de mon Essen que je ne ressortirai pas.

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